Lorsqu’un couple se sépare dans le conflit, l’histoire ne concerne pas uniquement deux adultes. Les enfants peuvent se retrouver au milieu de tensions affectives, de changements de foyer et de paroles qui les dépassent. Dans son premier roman autobiographique, Les naufragés de la mère, Laïna Hadengue explore cette place particulière de l’enfant. L’artiste peintre, plasticienne et vidéaste choisit l’autofiction pour aborder l’abandon maternel, la mémoire familiale et la reconstruction par la création.

Que reste-t-il d’un conflit parental dans la mémoire d’un enfant ?
Le roman suit Iris, dont l’enfance est bouleversée par l’abandon maternel et un divorce conflictuel.
À travers son parcours apparaît notamment la figure de l’« enfant valise », qui navigue entre deux foyers et doit composer avec des décisions prises par les adultes. La séparation devient alors une expérience familiale qui influence les repères et les relations.
Le livre aborde plusieurs dimensions de cette situation :
- l’instrumentalisation possible de l’enfant dans les conflits ;
- les tensions autour de l’autorité parentale ;
- le poids des non-dits familiaux ;
- la complexité du lien mère-fille ;
- la place du père dans le récit de la séparation ;
- la construction de son identité dans un environnement instable.
Le roman se déroule notamment dans les années 1960 et 1970. Cet ancrage permet de replacer l’histoire intime dans une époque et dans ses représentations de la famille.
Grandir change aussi la manière de raconter
L’une des particularités de Les naufragés de la mère tient à son évolution stylistique.
Au début, l’écriture adopte davantage le regard et la candeur de l’enfance. Puis la narration évolue avec Iris. Elle devient progressivement plus analytique à mesure que le personnage grandit et cherche à comprendre son histoire.
Cette transformation permet de faire apparaître une différence essentielle entre vivre un événement et parvenir, des années plus tard, à lui donner du sens.
Laïna Hadengue mêle ainsi souvenirs, réflexions psychologiques et références culturelles. Le choix de l’autofiction lui donne également une marge de recomposition. Le vécu constitue le point de départ, mais l’écriture permet de le transformer en matière romanesque.
Lorsque les mots prennent le relais de l’image
L’art occupe une place importante dans le parcours d’Iris. Il ne sert pas simplement de décor au récit. Il devient un moyen de transformer une expérience difficile et de reconstruire une représentation de soi.
Le roman dialogue notamment avec l’histoire de l’art et évoque La Chambre bleue de Picasso. Corps, solitude, intimité et mémoire trouvent ainsi un prolongement dans les œuvres auxquelles le texte fait référence.
Cette présence de l’art fait écho au parcours de Laïna Hadengue elle-même.
Peintre, plasticienne et vidéaste née en 1962 à Valence, elle développe son travail artistique depuis l’adolescence. Elle participe notamment à la Biennale de Venise en 2017. En 2018, la suppression par Instagram de son œuvre Le Fil des jours, consacrée à la ménopause, donne lieu à une prise de parole publique en faveur de la liberté d’expression. En 2025, elle représente également la France lors de l’exposition Women in Art à Prague.
Son passage au roman apparaît donc moins comme une rupture que comme l’utilisation d’un nouveau langage artistique.

L’autofiction permet-elle de reprendre possession de son histoire ?
Écrire à partir de l’intime pose nécessairement la question de la distance.
Dans Les naufragés de la mère, l’autofiction offre précisément cet espace entre mémoire et création. Les événements personnels peuvent être recomposés, interprétés et replacés dans un récit plus large.
La démarche rejoint ainsi plusieurs thèmes déjà présents dans l’œuvre visuelle de Laïna Hadengue : la mémoire, l’émancipation, les rapports d’oppression et la reconstruction identitaire.
La création ne fait pas disparaître ce qui a été vécu. Elle permet toutefois d’en modifier la forme et de décider comment cette histoire sera racontée.
Du récit familial à une interrogation plus collective
Même s’il trouve son origine dans une expérience intime, Les naufragés de la mère élargit progressivement son propos.
Le roman interroge ce que deviennent les enfants lorsque le conflit entre adultes occupe toute la place. Il questionne aussi le pardon, l’absence et la manière dont chacun construit son propre récit familial en grandissant.
En passant de la peinture aux mots, Laïna Hadengue poursuit donc une réflexion déjà présente dans son travail artistique. Cette fois, la littérature lui permet de placer directement le lecteur dans la mémoire d’une enfant devenue adulte.
Les naufragés de la mère transforme ainsi une histoire personnelle en interrogation plus universelle : comment se construire lorsque l’enfance a été écrite en partie par les conflits des autres ?